Une équipe scientifique pluridisciplinaire internationale, impliquant Guillaume Daver, paléoanthropologue spécialiste de l’évolution du squelette humain à l’université de Poitiers (UMR CNRS 7262 PALEVOPRIM), a découvert une nouvelle espèce humaine, Homo luzonensis, lors de fouilles effectuées dans la grotte de Callao, située sur l’île de Luzon, au nord des Philippines. Publiée par la revue Nature, l’étude des fossiles datés de 50 000 à 67 000 ans met en évidence une mosaïque de caractéristiques morphologiques singulière qui différencie Homo luzonensis des autres espèces du genre Homo et souligne le rôle majeur joué par l’Asie du Sud-Est insulaire dans l’histoire évolutive des hominines.

La nouvelle espèce Homo luzonensis est décrite à partir d’un assemblage d’os et de dents fossiles ayant appartenu à au moins 3 individus différents découverts lors de fouilles effectuées dans la grotte de Callao en 2007, 2011 et 2015. Deux de ces fossiles ont été datés directement à 50 000 et 67 000 ans par la méthode des séries de l’Uranium. Il s’agit des plus anciens restes humains connus aux Philippines, précédant les premiers Homo sapiens datés de 30 à 40 000 ans mis au jour sur l’île de Palawan, au sud-ouest de l’archipel.

Comparaison entre la phalange de pied d’Homo luzonensis (au centre) avec celle d’un australopithèque (à gauche) et d’un Homo sapiens de petite taille (à droite)

 

Les analyses comparatives entreprises sur les fossiles, notamment au moyen de méthodes d’imagerie et de morphométrie 3D, montrent que l’espèce Homo luzonensis présente des éléments ou caractères très primitifs, ressemblant aux australopithèques, et d’autres très modernes, proches de notre propre espèce Homo sapiens.

Les scientifiques ont mis en évidence deux exemples particulièrement instructifs :

  • Les dents : Les prémolaires et molaires représentées sur la Figure 2-a ont appartenu au même individu. Les prémolaires étudiées sont dotées de 2 à 3 racines alors que chez Homo sapiens il n’y en a qu’une et parfois deux. Par ce caractère et par la morphologie de l’émail et de la dentine, les prémolaires d’Homo Iuzonensis se rapprochent donc de celles des australopithèques et espèces anciennes du genre Homo, telles Homo habilis et Homo erectus. En revanche, les molaires sont très petites et ont une morphologie très simple, plus proche de celles d’Homo sapiens. Un individu possédant ces caractéristiques combinées ne peut donc être classé dans aucune des espèces connues aujourd’hui.

 

  • Les os des pieds (Figure 2 – h et i), constatant notamment que la phalange proximale présente une courbure très marquée et des insertions très développées pour les muscles assurant la flexion du pied. Ces caractéristiques n’existent pas chez l’Homo sapiens. Cependant, cette phalange ressemble fortement à celles des australopithèques, connus uniquement en Afrique et à des périodes bien plus anciennes (environ 2 à 3 millions d’années).
  • Localisation de la grotte de Callao, au nord de l’île de Luzon (Philippines)

    L’île de Luzon n’a jamais été accessible à pieds secs depuis le continent asiatique pendant le Quaternaire (cf. extension des terres émergées lors des abaissements du niveau marin de 50 m en gris moyen et 120 m en gris clair)

  • Fossiles découverts dans la grotte de Callao et attribués à la nouvelle espèce Homo luzonensis

    a-c : dents maxillaires (a : prémolaires et molaires CCH6 ; b : prémolaire CCH8 ; c :molaire CCH9) ; d : fémur juvénile CCH7 (incomplet) ; e-f : os des mains (e : phalange distale CCH5; f : phalange intermédiaire CCH2) ; g-i : os des pieds (g : métatarsien CCH1 ; h : phalange intermédiaire CCH3 ; i : phalange proximale CCH4). Echelles : 1 cm (a-i) et 2 cm (d).

Très peu de paléoanthropologues sont spécialistes des os des membres. C’est particulièrement dans l’étude de ces os que l’apport de Guillaume Daver de PALEVOPRIM (Université de Poitiers-CNRS) a été décisif dans cette démonstration d’une proximité morphologique d’Homo luzonensis avec des hominines primitifs au moyen de méthodes d’imagerie et de morphométrie 3D.

Cette combinaison de caractères tout à fait singulière la différencie nettement des autres représentants du genre Homo, notamment les espèces contemporaines connues en Asie du Sud-Est, telles Homo sapiens et Homo floresiensis.

Luzon est une île de grande taille qui n’a jamais été accessible à pieds secs pendant le Quaternaire. Sa faune et sa flore sont connues depuis longtemps pour leur fort taux d’endémisme, lié notamment à l’appauvrissement de leur diversité génétique et s’exprimant sous la forme d’espèces différant souvent fortement de leurs espèces sœurs restées sur le continent. La plus ancienne présence d’hominine connue sur l’île date de 700 000 ans. Homo luzonensis dont nous observons les restes fossiles, quelques 600 000 ans plus tard (ils sont datés de 50 000 à 67 000 ans) représente vraisemblablement, aux Philippines, une espèce du genre Homo ayant évolué sous les effets de l’endémisme insulaire, un peu à la manière d’Homo floresiensis sur l’île de Flores en Indonésie.

L’endémisme insulaire pourrait notamment être l’une des explications possibles pour la « réapparition » de caractéristiques primitives chez Homo luzonensis.

Son origine et les modalités de son arrivée sur l’île de Luzon restent pour l’instant mystérieuses. Toutefois, cette découverte souligne la diversité, la richesse et la complexité des migrations anciennes et de l’histoire évolutive des hominines dans les îles du Sud-Est asiatique.

Fouilles effectuées dans la grotte de Callao, située sur l’île de Luzon, au nord des Philippines

 

Les laboratoires impliqués

  1. Département Homme & Environnement, Muséum National d’Histoire Naturelle, UMR 7194, CNRS, Musée de l’Homme, Paris,
  2. Archaeological Studies Program, University of the Philippines, Quezon City, The
  3. National Museum of the Philippines, Manila, The
  4. Laboratoire Paléontologie Evolution Paléoécosystèmes Paléoprimatologie (PALEVOPRIM), UMR 7262, CNRS, Université de Poitiers, Poitiers,
  5. Laboratoire PACEA, UMR 5199 CNRS, Université de Bordeaux, Bordeaux,
  6. Laboratoire AMIS, UMR 5288 CNRS, Université Toulouse III Paul Sabatier, Toulouse,
  7. Australian Research Centre for Human Evolution, Environmental Futures Research Institute, Griffith University, Brisbane, Queensland,
  8. Research School of Earth Sciences, Australian National University, Canberra, Australian Capital Territory,
  9. School of Archaeology and Anthropology, Australian National University, Canberra, Australian Capital Territory, Australia
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